Parole de Charentais!!.....

18 mai 2017 - 22:40



Bernard Bourreau a beau être retraité, il fait encore la Une. Le coureur amateur qu'il fut, un des meilleurs Français de son époque, est sur l'affiche de la Ronde de l'Isard. Il est coiffé de la casquette Peugeot, la marque qu'il a défendue toute sa carrière. A 65 ans, il doit s'habituer à la vie plus calme de retraité. "Il y a un manque, c'est sûr", constate celui qui a "beaucoup moins de contacts avec les gens du milieu." Du Bataillon de Joinville à l'Equipe de France pro, en passant par l'Equipe de France Juniors et Espoirs, il livre à DirectVelo son regard sur l'évolution des jeunes coureurs, "beaucoup plus exposés et beaucoup plus tôt." Mais une chose n'a pas changé, c'est l'importance du maillot de l'Equipe de France où se retrouvent des coureurs adversaires le reste de la saison. Bernard Bourreau a pu constater que la mayonnaise ne prend pas toujours. "Même en Juniors ou en Espoirs, il faut faire attention à la jalousie." Celui qui a toujours su faire preuve d'abnégation sur le vélo, "P'tit frère", revient sur sa passion pour son rôle de sélectionneur dans sa Grande Interview.

DirectVelo : Fin novembre, tu annonçais quitter ton poste de sélectionneur de l'Équipe de France Elites et ainsi prendre ta retraite (lire ici). Comment se sont passés tes premiers mois hors du monde du cyclisme, toi qui baignait dedans depuis tout petit ?
Bernard Bourreau : J'ai repris une vie ordinaire et sédentaire. J'ai le quotidien d'une personne normale, d'un retraité. Je m'occupe en famille, je me promène avec mes proches ou je bricole. Je prends aussi le temps de sortir mon vélo : Je roule généralement deux fois par semaine. J'ai aussi fait du ski de randonnée cet hiver. J'entretiens la forme. Mais en parallèle de tout ça, je continue de suivre de près les résultats des courses.

Et que ressens-tu en suivant ces résultats ?
Ça me fait drôle ! C'est nouveau pour moi de ne plus faire partie de ce monde-là. Je regarde tout ce qu'il se passe d'assez loin et c'est une expérience curieuse. Je pense qu'il va me falloir encore un bon moment pour m'habituer. Il y a un manque, c'est sûr. Et ce n'est pas toujours simple.

« LE TÉLÉPHONE NE SONNE PRESQUE PLUS »

Les coureurs cyclistes disent souvent que lorsqu'ils prennent leur retraite sportive, tout s'arrête du jour au lendemain, comme s'ils ne faisaient plus partie du monde du vélo...
C'est la même chose avec le sélectionneur. Ça ralentit vite... Lorsque j'ai annoncé que je prenais ma retraite, j'ai reçu énormément de coups de fil et de messages. Puis c'est devenu de plus en plus rare et maintenant, le téléphone ne sonne presque plus. J'ai beaucoup moins de contacts avec les gens du milieu. Ça fait un vide.

As-tu été consulté, par la FFC ou la Ligue, pour le choix du profil du futur sélectionneur de l’Equipe de France Elites ?
Pas du tout ! Mais les gens de la Ligue connaissent le vélo, ils n'ont pas besoin de moi. Et puis à la fédé, ils sont en pleine phase de renouvellement. Ils doivent prendre leurs marques et faire quelque chose de neuf. Et puis, si on me demandait mon avis, je ne sais pas si je le donnerais. Je n'ai pas tellement envie d'intervenir là-dedans ou d'influencer qui que ce soit.

Ce vide, dont tu parlais à l’instant, l’as-tu connu à la fin de ta carrière cycliste ?
Non car j'avais immédiatement enchaîné avec mes nouvelles activités. J'ai toujours été super actif. C'était vrai sur le vélo et peut-être encore plus après. Au niveau administratif, j'ai tout connu. J'avais énormément de préoccupations avec beaucoup de choses à gérer, sans oublier la pression des médias et des sélections. J'ai même eu à m'occuper de la partie logistique, des contacts etc. Il y avait des missions à organiser de A à Z. Pendant très longtemps, je n'ai jamais eu le temps de m'ennuyer. Là, c'est une très grosse page qui se tourne.

« APRÈS LES ESPOIRS, CA DEVIENT VITE UNE SORTE DE ROUTINE »

Les choses sérieuses avaient commencé pour toi, en tant que coureur, au début des années 70. Aujourd'hui, ça te semble très loin ou tu as l'impression que c'était hier ?
Il y a un peu des deux. Parfois, j'ai l'impression que c'est tout près mais quand je pense à ces années-là, ou que je me dis que ça fait 35 ou 40 ans... C'est énorme ! En fait, depuis que j'ai pris ma retraite, des souvenirs me reviennent. Je prends le temps d'y repenser. Lorsque j'étais en activité, j'étais sans arrêt porté vers le futur, dans la projection. Mais là, je peux me poser et repenser à tout ce que j'ai vécu. Et il y a eu beaucoup de grands moments. Lorsque je roule du côté de Sallanches, que je passe dans la Côte de Domancy par exemple [le circuit du Championnat du Monde 1980, NDLR], ça me fait tout drôle. Bon, cela dit, je ne suis pas nostalgique non plus. Ça me fait simplement plaisir de voir que j'ai pu passer autant de temps dans le milieu.

Quels sont tes plus grands souvenirs sur le vélo ?
Je me rappelle très bien de mes tous premiers Championnats de France, ou des stages avec le Comité du Poitou-Charentes. Puis ma victoire sur la Route de France. Après, tout s'est enchaîné.

Finalement, ce sont des souvenirs de tes "premières années" de coureur. Dans le milieu, il se dit énormément que les plus belles années sont celles dans les jeunes catégories...
Je suis entièrement d'accord et j'étais le premier à le dire aux coureurs en tant que sélectionneur. C'est vrai pour les années Espoirs et c'est encore plus vrai pour les années Juniors. Ce sont les premières vraies saisons pleines, les plus marquantes. Après, ça devient vite une sorte de routine.

Penses-tu que les Juniors d'aujourd'hui profitent pleinement de cette période-là ?
Je pense qu'ils en profitent moins qu'à notre époque. Aujourd'hui, j'ai le sentiment que tout va trop vite. Cela dit, je suis impressionné par le niveau de performances de certains jeunes de 17 ou 18 ans. Quand j'avais cet âge-là, il nous fallait beaucoup plus de temps pour avoir un tel niveau. Par contre, on avait plus de temps pour se construire, y compris mentalement. Maintenant, j'ai peur que les jeunes manquent de certaines bases. Ils passent pros trop vite et derrière, la pression est souvent difficile à supporter.

« APRÈS TOUT POURQUOI PAS PASSER PRO A 19 ANS... »

Tu es contre les coureurs qui passent pros après une seule saison chez les Espoirs ?
Il n'y a pas de règles. Après tout, pourquoi pas. Thibaut Pinot avait gagné le Tour du Val d'Aoste avec moi en Espoir 1 puis il était passé pro juste après. Je suis impressionné par ce que fait David Gaudu depuis le début de saison pour sa première année professionnelle. Les jeunes qui marchent très vite, ça a toujours existé. Bernard Hinault était passé pro jeune (à 20 ans, NDLR). Laurent Fignon a gagné le Tour très jeune (à 22 ans et 11 mois, NDLR). C'est possible de passer tôt et de marcher. Mais j'ai l'impression que la pression médiatique, par exemple, n'est plus du tout la même. On ne vit plus dans le même cyclisme qu'il y a, ne serait-ce que 20 ans. Ce n'est pas forcément plus dur physiquement mais les gamins sont beaucoup plus exposés, et beaucoup plus tôt. Ils sont critiqués, ils doivent se remettre en question déjà très jeunes parfois... En fait, je me demande s’ils pourront faire des carrières aussi longues que leurs aînés. Je ne suis pas sûr que dans la génération des actuels coureurs Juniors, on puisse avoir des mecs qui fassent des carrières à la Voeckler ou à la Chavanel.

Tu évoquais également l'aspect mental : Ces dernières années, on voit des coureurs Juniors faire sensiblement les mêmes sacrifices que les pros...
Oui, on y va tout droit ! Et là aussi, ça peut être dangereux pour la longévité des coureurs dans le milieu. L'aspect mental est primordial dans le cyclisme. Tu peux avoir un super niveau mais si tu n'es pas assez solide dans la tête, tu peux disparaître de la circulation aussi vite que tu es apparu.

Penses-tu que la mentalité des Juniors ou des Espoirs ait également évolué, en comparaison avec les années 70 ?
Beaucoup ! Bon, les années 70, c'est vieux hein... Mais nous étions moins sollicités. On était contacté d'un coup par une équipe pro et hop, on passait au-dessus. Il n'y avait pas de stagiaires pros par exemple. Et puis, on se prenait moins la tête. On se faisait juste plaisir chez les Juniors. En tout cas, personnellement, je prenais les opportunités quand elles venaient, c'est tout. Maintenant, dès qu'on marche un peu en Juniors, on se voit en haut de l'affiche alors qu'on sait très bien que bon nombre des mecs qui marchent en Juniors ne feront pas forcément carrière par la suite. Il faut faire attention.

« L'ENVIRONNEMENT PEUT ÊTRE NOCIF »

Les coureurs ont pris la grosse tête ?
Ce n'est pas forcément les coureurs en eux-mêmes mais plutôt l'environnement qui peut être nocif et là encore, c'est une question d'époque. Avec Internet, les réseaux sociaux etc, on sait que tout va très vite. Chaque coureur peut se sentir important car on va partager les résultats, les photos... C'est le piège et ça monte à la tête.

Ce qui semble ne pas avoir changé depuis des décennies, c'est l'amour et le respect pour le maillot de l'Equipe de France ?
C'est une expérience bénéfique pour tous. Le maillot tricolore, c'est particulier. On représente son pays, la France. C'est tellement important. Que ce soit en Juniors, en Espoirs ou en Elites, c'est la même chose. On court toujours différemment avec le maillot de l'Equipe de France. Et puis, on apprend beaucoup sur soi également car ce qui est particulier en équipe nationale, c'est qu'on doit aligner nos forces avec des coureurs qui sont nos adversaires tout le reste de l'année.

Quels souvenirs gardes-tu de ta propre expérience en Equipe de France en tant que coureur ?
Que de bons souvenirs ! Je me souviens d'un Robert Oubron [entraîneur national, NDLR] qui était à la fois paternaliste et tacticien. C'était un bon mec. Je me suis toujours bien entendu avec lui. Après, peut-être que le fait que je marchais bien et que j'étais un des leaders de l'équipe a aidé (sourires). Ce qui m'a marqué aussi, c'était ses coups de gueule. Il se fâchait et il jetait sa casquette en disant : "Mais qui c'est qui m'a mis des coureurs pareil !". Ça piquait et là, on ne disait rien... Je n'oublie pas non plus Richard Marillier, le DTN, qui a beaucoup compté pour moi. Je lui dois énormément. C'est lui qui m'a sélectionné la première fois quand je sortais des Juniors. Il m'a emmené aux J.O alors que je n'avais que 20 ans...

Certains sportifs, footballeurs par exemple, s'imaginent devenir entraîneur pendant leur carrière d'athlète de haut-niveau...
Ce n'était pas mon cas. Mais j'ai voulu passer un brevet pour vite me reconvertir après ma carrière. J'ai passé un an et demi à l'INSEP et j'ai voulu devenir entraîneur. J'avais expliqué ma situation à Daniel Pautrat, qui commentait les courses à l'époque sur TF1. C'était pendant les Championnats du Monde de Barcelone (en 1984, NDLR). Et le lendemain de notre discussion, je me retrouve échappé sur le Mondial. Du coup, Pautrat a lancé un appel en direct à la télé au Ministère (rires). C'est notamment comme ça que je me suis retrouvé un peu plus tard entraîneur du Bataillon de Joinville, puis sélectionneur des Equipes de France Juniors, Espoirs et enfin Elites. Mais je n'avais aucun plan de carrière et au début des années 80, je ne m'imaginais pas du tout faire tout ça par la suite.

« NE PAS SÉLECTIONNER UN MEC POUR EVITER LES CONFLITS »

Faut-il avoir été coureur cycliste pour faire un bon sélectionneur par la suite ?
Je pense que c'est important. Cela dit, il n'est pas besoin d'avoir été un grand Champion non plus, mais c'est plutôt qu'il faut avoir le vécu et l'expérience pour analyser les choses. On voit très vite la différence entre ceux qui savent parfaitement de quoi ils parlent, et les autres. Je pense que c'est ce vécu qui m'a permis de durer si longtemps à la tête des Equipes de France, et pas forcément les résultats. Mais je suis également content de ce que j'ai fait avec mes sélections. Je me souviens par exemple que lorsque j'ai pris la tête de l'Equipe de France Espoirs (en 2006, NDLR) la situation était compliquée. Nous n'avions pas mis un mec dans le Top 40 du Mondial et l'année d'après, je n'avais que quatre mecs à aligner sur le Mondial. J'ai fait au mieux pour y remédier.

Tu as toujours réussi à bien faire cohabiter tes coureurs chez les Bleus ?
Ce n'est pas toujours très simple. Il faut faire avec les personnalités et les caractères de chacun. C'est plus difficile chez les Elites que chez les jeunes quand même. Enfin, même en Juniors ou en Espoirs, il faut faire attention à la jalousie par exemple. Tu peux entendre des mecs dire "et pourquoi il a été sélectionné la dernière fois lui et pas moi ?". Il faut peser ses mots à chaque fois. Après, si un mec ne rentre pas dans le moule, j'ai souvent préféré ne pas le sélectionner, pour éviter les conflits. J'ai dû gérer des mecs comme Erwann Menthéour, Philippe Gaumont ou Nacer Bouhanni... ce sont des mecs de caractère, il faut les gérer ! Mais je pense que l'on m'a toujours fait confiance.

Penses-tu avoir pu perdre un Championnat à cause d'un groupe qui vivait mal ?
Ça a dû arriver oui. J'ai surtout un souvenir d'un Mondial en 1996 : Les gars n'ont pas appliqué ce que j'avais demandé en terme tactique et ils ont laissé partir six mecs. Derrière, on avait Jimmy Casper qui pouvait régler tout le monde au sprint mais les gars n'avaient pas voulu rouler. Ils se disputaient le leadership. Finalement, Jimmy avait facilement réglé le sprint du peloton. A l'arrivée, j'étais vraiment furax.

« PARFOIS ON OUBLIE LA RELATION SÉLECTIONNEUR-COUREUR »

Est-ce que l'on prend pour soi ce type d'échec ?
On se dit forcément qu'on n'a pas trouvé les mots. On se pose des questions. On a bien conscience qu'il y a eu un problème et qu'on n'a pas réussi à la solutionner. Mais c'est toujours très délicat à analyser.

A l'inverse, un sélectionneur peut aussi vivre des moments très forts avec ses coureurs...
J'ai vécu de très bons moments. Parfois, on oublie presque la relation sélectionneur-coureur. Le doublé aux Mondiaux de Copenhague par exemple (Démare-Petit chez les Espoirs en 2011, NDLR), c'était magique. Et puis, il y a des coureurs que j'ai accompagné dans toutes les catégories. Je pense par exemple à Christophe Kern, qui était là depuis les Cadets jusqu'en Espoirs. Il a toujours été à mon écoute et je l'ai vu évoluer. C'était un plaisir de coacher ce genre de mecs.

Tu as beaucoup fait évoluer la façon de sélectionner les coureurs en Equipe de France...
Lorsque j'ai terminé ma carrière cycliste, il n'y avait pratiquement aucune course où les Cadets ou Juniors se confrontaient entre eux par exemple. C'est moi qui ai mis en place le premier Challenge National Juniors. Avant, il y avait quand même le classement Assurances Goupil Lechevallier mais ça foutait le bazar car il y avait trop de courses. J'ai d'abord repris le modèle des Italiens qui organisaient des épreuves pré-Mondial pour faire leur choix. Je me suis dit qu'il fallait faire la même chose. On a créé la même chose pour les Cadets. Il fallait choisir des gamins à emmener aux Jeux de la jeunesse : Oh putain mais comment on allait faire ? Il n'y avait aucune confrontation nationale ! J'ai rassemblé plein de gamins à Blois. On a créé une course avec mon ami organisateur Jacky Tarenne. De là, j'avais pu choisir quinze mecs. Aujourd'hui, la question ne se pose plus. On ne peut pas rater le moindre résultat et avec Internet, on sait très bien qui fait quoi tous les week-ends. Et puis il y a les Challenges DirectVelo maintenant (sourires). C'est une autre époque !

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Commentaires

Staff
Jacky BRANCHARD
Jacky BRANCHARD 19 mai 2017 08:06

C'est toujours notre P'tit Frère

  • philippe Dubief
    7 septembre

    Philippe Dubief

    Supporter

    59 ans