Un grand talent gaspillé......

25 mai 2017 - 18:36

 

Qui ne se souvient pas d’Armand De Las Cuevas ? Il a côtoyé durant plusieurs saisons tous les plus grands coursiers de la planète cycliste. Il fut le coéquipier dévoué de Miguel Indurain Vainqueur de cinq tours de France et de deux « GIRO » d’Italia.

 

Celui que l’on a considéré pendant toute sa carrière comme l’enfant « terrible » du cyclisme français, a lourdement payé sa franchise, et surtout ses nombreux coups de gueule. Bien que timide et réservé Armand n’hésitait jamais à livrer le fond de sa pensée. Il comprit bien trop tard que toute vérité n’est pas forcément bonne à dire. Le milieu cycliste le jugea d’ailleurs trop hâtivement avant d’essayer de le comprendre.

 

Bien que beaucoup pensent qu’il est passé à côté d’une carrière, Armand reste aux yeux des connaisseurs, l’un des plus beaux palmarès français des quarante dernières années juste derrière Hinault, Fignon, Jalabert et Madiot. Habité par une certaine pudeur et d’un dédain chronique envers les médias, plus attaché à sa part d’ombre qu’à la lumière des apparences, il a accepté en son temps par amitié, en souvenir de nos sorties cyclistes sur les routes girondines, de rompre le silence. De venir passer trois heures en tête-à-tête, pour se prêter avec beaucoup de gentillesse à une interview question/réponse.

 

Je tiens d’ailleurs aujourd’hui encore à le remercier du fond du cœur pour la belle preuve d’affection ou de reconnaissance cycliste à mon égard surtout que je n’ai jamais oublié les dernières paroles d’Armand ce jour là : « tu es le premier depuis ma retraite à qui j’accorde un entretien mais je peux déjà te dire que tu seras le dernier ! ».

 

Armand  La légende raconte que tu n’aimais pas le vélo ?

« C’est mon père qui m’a inscrit à l’école de cyclisme, sans me demander mon avis. Mon dernier recours était de percer dans le sport. Mon manque de volonté dans les études m’était préjudiciable. Dès les cadets deuxième année je me suis destiné à devenir « Pro ».

Chez les amateurs tu faisais déjà figure d’épouvantail ?

« Je suis arrivé à Bordeaux en cours de saison 1983 j’étais licencié à l’ASPTT de Troyes. J’ai de suite enlevé 7 ou 8 courses. L’année suivante j’en remportais 18, en 1985: 20, en 1986: 31. Le temps passant j’ai connu un petit peu moins de succès seulement 17 en 1987, 15 en 1988. Pour mon ultime saison amateur. »

Tu n’as pratiquement jamais été en sélection nationale dans les catégories inférieures ?

 

« j ‘étais dans la présélection pour représenter la France dans le chrono par équipes des J.O. de Séoul en 1988. Pendant la préparation j’ai été moyen, dans une épreuve test, aussi sec le sélectionneur m’a évincé de l’équipe et m’a remplacé par un coureur à qui je passais régulièrement 3 minutes dans les chronos. A Séoul mon remplaçant ne fut jamais dans l’allure obligeant les trois autres à faire le travail seuls ».

Comment as-tu signé « Pro » chez BANESTO ?

« Je devais signer chez « Z » mais R. Legeay le patron voulait que je fasse une année de plus en amateur. D. Arnaud qui évoluait chez BANESTO a joué les intermédiaires auprès de José Echavarri qui m’a aussitôt embauché. »

Au fond tu n’avais pas perdu au change, tout le monde connaissait le paternalisme et le protectionnisme exercé par Echavarri sur ses jeunes coureurs ?

« C’est vrai, José couvait les jeunes la première année j’affichais 31 jours de course sur la saison, contre 33 chez les juniors ! C’est paradoxal, mais le fait de courir si peu m’avait miné le moral. Je ne finissais plus une course dans le peloton, il m’a fallu pratiquement une année pour y parvenir à nouveau ».

En 1991 un peu à la surprise générale tu deviens Champion de France sur route, alors que vous étiez trois BANESTO au départ !…

« Les quinze jours précédant la course au titre, je n’avais quasiment fait que de la piste, afin de me préparer pour le mondial de poursuite pour lequel j’étais sélectionné. Mes seules incursions sur la route se limitaient à l’escalade d’une côte d’un km départ arrêté sur le 52x14 afin de m’habituer au démarrage violent de la poursuite j’ai pris le départ dans l’unique but de faire des kilomètres. A mi-course perclus de crampes, je me suis porté à la hauteur de mes deux seuls équipiers J.F. Bernard et D. Arnaud pour leur dire que j’allais descendre. Ho là là que n’avais-je pas dit ! Ils n’ont pas du tout apprécié mon idée, ils m’ont dit qu’il fallait terminer, cela me ferait du bien pour la piste, ajoutant qu’en plus ils trouvaient l’arrivée faite pour moi ! Tu parles d’un truc j’ai donc continué, nous étions une quarantaine pour le sprint. Dans le dernier virage au pied de la bosse j’ai passé mon 52x14 comme je le faisais à l’entraînement. J’ai commencé à remonter un à un mes adversaires pensant je vais faire cinq puis quatre et encore je suis sur le podium pour finalement ne plus avoir devant moi que le seul Claveyrolat qui faisait encore figure de vainqueur à cent mètres de la ligne. Ce dernier s’est « assis » aux cinquante mètres et je suis passé, voilà comment je suis devenu Champion de France ».

Lors du Mondial de Stuttgart en 1991 tu te retrouves dans la bonne échappée en compagnie de Jalabert et de sept autres coureurs : « JAJA » crève, HINAULT te demande de l’attendre. Qu’as tu ressenti à ce moment là ?

« Je me souviens nous avions une belle avance lorsque Laurent a crevé, Hinault m’a donné l’ordre de me relever pour l’attendre. Sur ce circuit où il n’y avait qu’une côte et une descente il était impossible de revenir sur la tête malgré nos efforts nous n’avons jamais pu rejoindre. Personne ne saura ce que je pouvais réaliser ce jour là mais je peux t’assurer j’avais les cannes. Le soir à l’hôtel durant le debriefing, j’ai apostrophé Hinault qui était notre Directeur Sportif, pour lui dire ce que je pensais de ses choix tactiques. Il avait été très bon (SIC !…) sur un coup pareil, au lieu de conserver un homme devant il n’en avait plus eu aucun… ».

Dans la 10ème étape chrono du GIRO1993 tu termines à 52 secondes de ton leader Indurain, après avoir travaillé pour lui dans la montagne, tu tombes en disgrâce, pourquoi ?

« A trois étapes de la fin se disputait un chrono de 55 km. Etant encore très frais j’ai demandé à Echavarri la permission de le faire à fond. Il m’a répondu par un non catégorique. Je devais garder mes forces pour la dernière étape de montagne du lendemain. Après maintes discussions jusque tard dans la soirée, il m’a donné son accord et m’a promis « ton vélo sera au top », il devait me faire monter un 55x11. Le lendemain une heure avant le départ, quelle ne fut pas ma surprise de voir un 53 à la place du 55 promis. Mon Directeur Sportif n’avait pas tenu sa parole, je pouvais donc reprendre la mienne, dans la dernière étape de montagne j’ai volontairement levé le pied pour laisser mon leader se débrouiller seul. Se rendant compte de cela Moreno Argentin a aussitôt fait rouler toute son équipe pour son leader le Russe Ugrumov second du général. L’Argentin n’a cessé d’embrayer à fond dans les premiers cols dans la dernière montée courte mais d’une difficulté incroyable, le roi Miguel aux travaux forcés toute la journée a sauté, heureusement pour lui après le sommet il restait 6 km de descente avant l’arrivée sinon il perdait le « GIRO » à deux étapes de la fin. A Milan Ugrumov terminait second à 52 secondes du Basque ».

J’imagine l’ambiance le soir à l’hôtel !

''En effet à l'hôtel josè ECHAVARRI m 'a de suite dit « si tu trouves une équipe vas y tu es libre car je ne ne te ferais plus courir »; voilà comment je me suis retrouvé chez Castorama avec Guimard. En août j'ai aussitôt «claquè » "le Grand Prix des Nations Chrono".''

Quel souvenir gardes tu de Indurain ?

''On ne savait jamais ce qu'il pensait, il pouvait très bien avoir ses deux bidons vides être assoiffé et ne pas nous demander de le ravitailler pour autant.''

Si c'était à refaire, mènerais tu ta carrière de la même manière ?

''J'éviterais surtout la franchise, elle ne se pratique pas dans ce milieu... Mes coups de gueule m'ont fait un tort énorme. Je suis certain qu'en restant plus docile cela se serait mieux passé pour moi.''

Tu fuyais les journalistes pourquoi?

Je partais du principe que lorsqu’on vivait 120 jours par an avec les journalistes ils avaient tout le loisir de me rencontrer. Je ne leur ai donc jamais donné mon téléphone pour me joindre. Hors saison ils devaient passer par D. Arnaud. Je m'étais inspiré de L. Fignon, mais lui avait gagné le tour de France pas moi.

Tu semblais éviter le public ?

''Une chose me dérangeait, je n' acceptais pas quand j'étais au restaurant avec ma femme que des gens viennent s'asseoir à ma table sans avoir reçu mon aval ! là je ralais sec.''

N'as tu pas eu l 'impression de déranger dans le milieu?

''Le cyclisme était loin d 'être ma passion de vivre, dès lors je n' ai jamais vraiment trouvé ma place dans ce milieu. Je faisais juste ce qu'il fallait pour exercer mon métier le plus correctement possible ! de là à déranger ....''

Tu pouvais t'imposer dans beaucoup de courses pourtant les grands tours paraissaient un peu long pour toi ?

''J'ai surtout joué de malchance dans les grands tours. L'année ou je me classe 9ème du ''giro'' je devais finir sur le podium. Mais je me suis blessé aux côtes dans une chute sur le chrono. Le lendemain dans l' étape de montagne, je ne pouvais plus respirer. Dans le tour de France 4ème à quatre étapes de Paris une bronchite me pousse à l' abandon.''.

De quel directeur sportif gardes-tu le meilleur souvenir ?

« Au risque de décevoir, aucun ne m'a laissé un souvenir impérissable. Par contre je clame haut et fort : deux seules personnes ont vraiment compris comment je fonctionnais Victor Caneiro et Dominique Arnaud.

Ne penses-tu pas que tu pouvais encore continuer ta carrière ?

«Non, moralement j'étais cuit, je n'en pouvais plus, je n'en voulais plus. Je n'étais plus capable de parcourir 60 kms en vélo. En raccrochant, j'ai aussi réalisé un vieux rêve, pratiquer la boxe. J'ai disputé trois combats avec deux victoires à la clef. J'ai arrêté suite à un manque de temps. Aujourd'hui j'ai repris goût au cyclisme, je ne rate que très rarement les sorties de Léognan une ville située près de Bordeaux où tous les amateurs de la petite reine se retrouvent les mardis et jeudis après-midi.

Quelles sont tes aspirations aujourd'hui ?

« Partir dans les îles entraîner une équipe cycliste, j'ai déjà fait un début de saison en Guadeloupe à Gosier, j'y ai même remporté une épreuve ! ».

Finalement que retiens tu de tes dix années au plus haut niveau ?

« J'ai vécu quelque chose de spécial, une très belle aventure qui m'a plu, bien que je n'ai jamais été un fanatique de la discipline. Je suis donc reconnaissant à mon père de m'avoir un peu forcé la main ».

 

Il est à déplorer qu'à l'heure actuelle certains «aficionados» du cyclisme critiquent encore Armand, qu'ils aient oublié le beau coureur qu 'il a été. On peut juste regretter qu'il n'ait jamais partagé avec le public ses moments de gloire comme ceux de doute. Sans être un météore, Armand n'a touché le nirvana que d'une manière parcellaire, il restera dans la mémoire collective comme un genre de phénomène qui a quand même épaté les foules. Même si on retiendra surtout le souvenir d'un garçon au regard triste à la recherche perpétuelle de son devenir.

Interview réalisée en avril 2002

par Gérard Descoubès pour le mensuel belge ''Coups de Pédales''

 

 

Palmarès d'Armand chez les ''pros'' : 27 victoires

ses plus belles

 

1990 : 1er de la 4ème étape «Oviedo Cangas de Norcia» dans le tour des Asturies ; seul rescapé d'une longue échappée il garde 1'30'' sur un groupe de poursuivants qui classe dans l'ordre : Pellos Ruiz Cabestany 3 R.Alcala 4 P.Winnen;

1991 : 6 V :1er de la 3ème étape de la bicicletta vasca ; en haut du sanctuaire de Loyola il fait «mumuse» au sprint dans la bosse d'arrivée avec Ekimov Bugno Da silva qui se classent dans cet ordre derrière lui; il gagne aussi Plouay et le titre national.

1992 : 2 V : prologue du Tour de Romandie devant Dufaux et C.Mottet

1993 : 7 V : étoile de Bèsseges + 2é etape; le Tour de Lisboa au Portugal + les 2 étapes ''chrono''; la 7ème étape de Paris-Nice; les Nations ''chrono''

1994 : 7 V :.Paris-Camenbert ; prologue du Tour de Romandie 2ème Indurain 3 Bugno;prologue du Giro 7 km 2 Berzin 3 Indurain 4 Bugno 5 Argentin Sorensen etc...Tour de Burgos + 2ème et 5ème étapes; La Classica San Sebastian; il pose une mine avant le Jaizkibel derrière les mecs ferraillent sec, il a du pôt ce sont des « 3 et 4 »… ! Amstrong, Tchmil;, Bortolami, Bugno etc.... 30 bornes plus loin à San Sebastian le 2ème Amstrong est à 1'50'' les 3 autres à 2'

1995 : 1 V :1er du trophée des grimpeurs

1996 : 0 V

1997 :1 V : 1er de Saragosse Sabinanigo ; sur des routes defoncées sous une chaleur tropicale Armand pose une ''valise'' à 70 bornes de l'arrivée il passe la ligne avec 1'30'' d' avance sur R. Verbrughe 3ème Tchmil à 2' 4ème Etxebarria;

1998 : 3 V : Dauphiné ; Route du Sud + 2ème étape en haut du Plateau de Beille, 2ème Boogerd, 4ème Ulrich;

1999 : 0 V.

Conclusion :

Francis Pelissier le premier directeur sportif de Jacques Anquetil se plaisait à dire aux jeunes coureurs ; qui venaient le voir pour lui dire qu' ils avaient gagné une course;''c est bien, mais il y a victoire et victoire dis moi qui a fait deux ''si le second était un ''patapon'' le père Pelissier répondait ''c est un illustre inconnu que tu as battu alors pour moi ça compte pas c’est pas une victoire'' !....et le grand Francis en connaissait un rayon.

Alors vu les suivants d'Armand pour toutes ses victoires ; il faut croire qu 'il a été très bon ! Pour moi en tous cas il restera pour toujours un très grand coursier. C' est bien dommage qu' aujourd'hui le peloton français ne possède plus l 'équivalent d' un Armand De Las Cuevas !


JLR.

 

                               

 

Commentaires

  • philippe Dubief
    7 septembre

    Philippe Dubief

    Supporter

    59 ans